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Balle perdue
Le type de projectile
On fait remonter le terme « sniper » au 18ème siècle avec l’apparition du long fusil du Kentucky, précis à longue distance. Le canon rayé qui force la balle à tournoyer à l’intérieur permet d’améliorer la pénétration dans l’air et la précision du tireur. Les snipers allemands avec leur Mauser Gewhr98 de la première guerre étaient capables d’atteindre une cible distante à plus de 1000 mètres. La distance entre les lignes était très variable suivant les fronts et les situations. Pour ce qui concerne l’attaque de Souain le 25 septembre 1915, dans la confusion de l’assaut, la deuxième ligne se trouvait aisément à portée d’un éventuel tireur embusqué. La mitraille, qui est l’autre nom de la petite monnaie constituée de pièces métalliques qui ont parfois été utilisées comme matériel de substitution par l’artillerie lorsqu’on manquait de munitions, a souvent été utilisée par la marine royale, les corsaires et autres pirates, notamment pour déchirer les voiles des vaisseaux de guerre annihilant ainsi la possibilité aux vaisseaux de guerre de se mouvoir. Mais dès 1784, Le lieutenant anglais Henry Shrapnel met au point un système qui permet de déclencher à distance une boîte à mitraille. L’obus Shrapnel sera progressivement amélioré jusqu’à son emploi massif en 14-18. Il y avait jusqu’à 300 balles de plomb à l’intérieur d’un obus shrapnel de 14-18 qui se dispersaient au milieu des troupes qui avançaient en masse à découvert. Pour mémoire, encore maintenant, la plupart des ces balles finissent de polluer les champs du nord-est de la France avec leur substance neurotoxique très dangereuses et très difficilement biodégradables. Ainsi, Les « effets pervers » de ces engins de mort tant redoutés des poilus ont la particularité d’étendre leur dangerosité non seulement dans l’espace géographique mais aussi dans la durée. Quand au tir des mitrailleuses, qui ont fait tant de victimes notamment dans les débuts de la guerre il s’apparente plus à l’action des shrapnels en ce sens qu’il balaye un champ plus large, plus rapidement, que ne le ferait le fusil d’un tireur d’élite, au détriment de toute précision. Mais leur action horizontale ne permet pas, contrairement au shrapnel d’atteindre le soldat protégé par les aspérités du terrain.
Lequel de ces projectiles eut-il raison de l’oncle Marcel ?
Lequel de ces projectiles eut-il raison de l’oncle Marcel ?
Des témoignages contradictoires
Il existe un autre témoignage sur la mort du sergent fourrier Marcel Letellier, provenant du Lieutenant Galletier du 106ème RI. Mais les deux témoignages, celui du lieutenant Galletier (d’une autre section) et celui du capitaine Mok (d’une autre compagnie) semblent ne pas converger concernant les circonstances précises de la mort de sergent fourrier Marcel Letellier. Le lieutenant affirme que le sergent a pris «… une balle en plein poitrine qui dut probablement toucher le cœur… ». Le capitaine Mok précise lui qu’il était couché à ce moment avec ses camarades, en arrière d’une crête lorsqu’une balle perdue l’a atteint. Un peu plus loin le capitaine Mok précise qu’il a prononcé ces mots : « ça y est, en plein dedans ! » puis qu’il est tombé inerte. Pouvait-il être atteint par une balle de fusil ou de mitrailleuse s’il était à l’arrière d’une crête, et, qui plus est, être touché en plein cœur s’il était alors allongé ? L’incertitude sur la balle perdue subsiste. C’est néanmoins la thèse qui est retenue par son neveu Marcel Mathieu et celle qui est restée dans la mémoire familiale. Peut-être plus où moins consciemment s’agissait-il pour le capitaine Mok, puis pour le neveu, d’atténuer la douleur de la famille. Destinée fatale, la balle perdue tout en conservant l’héroïsme du sacrifice estompe la cruauté de l’assassinat. Il s’agit pourtant bien de l’assassinat d’un appelé porté par tout l’espoir d’une famille, confisqué prématurément à l’amour d’une fiancée, d’un père, d’une mère, d’un frère et de deux sœurs, par le désastre de la guerre.
La zone de mort
J’ai pour ma part l’impression que cette thèse de la balle perdue renforce le sentiment d’injustice, sentiment inhibé et pernicieux qui ruine tout espoir de pardon de l’acte guerrier et donc de consolation des familles éprouvées. On peut pardonner aux hommes mais peut-on pardonner à Dieu ? Pourquoi celui qui est tombé n’a-t-il pas eu la chance de ceux qui, par la « grâce divine », en sont revenus? On se bornera donc à constater finalement que le sergent Marcel Letellier, comme tant d’autre, ne s’en est pas sorti. La plupart des récits des poilus qui ont vécu ces combats relatent que la tension et la peur s’élevaient graduellement de façon proportionnelle au fur et à mesure qu’on se rapprochait de la première ligne, c'est-à-dire du no mans ‘land, jusqu’à atteindre son paroxysme au moment de l’assaut. Le sergent fourrier, selon les dire même de son neveu n’était pas et ne cherchait pas à être un héros. Comme la plupart de ses collègues il cherchait à s’en tirer avec le minimum de dégâts. Il est peu vraisemblable qu’il ait pris des risques inconsidérés en pleine offensive. Causer le maximum de pertes à l’ennemi était le sempiternel credo des états-majors et s’il le fallait à grands renforts d’obus, de bombes, de mines, de balles et de lames…. perdus. Pour se retrouver en sécurité, le simple poilu devait seulement sortir de la zone de mort.
La paix retrouvée
… Le lendemain, mon grand-père est venu me chercher pour qu’on aille retrouver la boule derrière le terrain. Au bout d’un bon moment, nous avons bien fini par la découvrir. Après nous avoir autant nargués, elle semblait maintenant nous attendre, nickelée comme un obus, toute brillante dans l’herbe humide de rosée. Saisissant le boulet, triomphant je suis revenu en vitesse à la maison, tirant par la manche mon grand-père encore tout amusé. Nous allions pouvoir conclure la partie de la veille au soir et surtout la gagner. Sur le perron, ma grand-mère Doudou, toujours aussi gouailleuse l’apostropha : « - Alors cousin Ferdinand, vous aviez perdue la boule ?... " - On l’a retrouvée, ma cousine, on l’a retrouvée. »… Ils s’aimaient bien, ces deux là. Puis se tournant vers moi, dans un clin l’œil : « Et dorénavant, ce soir, avec le petit citoyen, on va enfin pouvoir gagner notre bataille !... » C’était bien vrai : mon grand-père était un excellent tireur à ce jeu, et, en toute modestie, je n’étais pas mauvais pointeur. Par miracle lui , en 14, s’était sorti vivant de la zone de mort pour notre plus grand bonheur. Comme ils sont heureux les champs de bataille qui se limitent aux bornes d’un pacifique terrain de boules dans les lumières dorées du couchant…