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Balle perdue
BALLE PERDUE
Récit d'Archibald H.
Préambule
« … Ce doit être dans les années soixante. Nous sommes en été sur les bords de la Manche, dans une station balnéaire face aux îles anglo-normandes. Il est 19h et la lumière du soleil déclinant se fait rasante. Au milieu de quelques villas des années trente se trouve un terrain de boules. Un groupe de boulistes se tient le long de la piste de terre tassée. Ils discutent en faisant des gestes. La partie semble interrompue. Il ne s’agit pas de pétanques marseillaises, mais de boules plus grosses, plus lourdes. Ici on joue à la lyonnaise. Plus loin on distingue deux joueurs accroupis qui fouillent l’herbe et les taillis. Ils ont perdu une boule. Le tireur c’est mon grand-père Ferdinand, moi je suis son pointeur. Il me choisit toujours à cause de la « bonne visée de mon œil gauche ». Je suis gaucher. Lui, comme tireur, il est très fort, il a fait la guerre de 14. C’est lui tout à l'heure qui a fait un carreau terrible, en prenant son élan … et la boule chassée est partie dans les buissons. Il fait trop sombre maintenant pour la trouver. Ma mère nous appelle à table. La partie est finie… « On la retrouvera demain. », me dit grand-père… pour me consoler. A regret, il rajuste son béret d’un geste coquet sur son crâne chauve et non sans jeter un dernier regard sur les fourrés, il referme soigneusement la barrière du terrain de boules après que tous se soient éloignés. J’ai huit ans et je suis alors aussi triste que mon père lorsqu’il parle de son oncle qui a été tué juste avant sa naissance, en 1915, pendant l’assaut de la ferme de Souain, fauché par une balle perdue. C’est d’ailleurs pour cela qu’on a baptisé mon père Marcel, du nom du frère de sa mère, mort au champ d’honneur. Je suis triste parce que la partie est finie est qu’on était sur le point de la gagner. Dans la cuisine, ça sent bon, c’est mon autre grand-mère, Doudou, qui a cuisiné le poisson de la marée du jour. C’est elle, la sœur de l’oncle Marcel. »
La balle perdue
« Il était à la liaison du bataillon couché à ce moment avec ses autres camarades, en arrière d’une crête lorsqu’une balle perdue l’a atteint… » C’est ainsi que le capitaine Mok informe le Lieutenant Colonel Paul Letellier, commandant du 155ème RI, des conditions de décès du sergent-fourrier Marcel Letellier.
Pendant longtemps, je me suis souvent représenté la mort par « balle perdue » avec cette fameuse photo de Capa prise le 5 septembre 1936 à Cerrio Murano, pendant la guerre d’Espagne. Mais j’ai appris récemment que, s’il est sûr que Federico Borrell Garcia est bien l’homme photographié par Capa, et qu’il a bien été tué le 5 septembre 1936, il est à peu près certain que le lieu représenté n’est pas celui annoncé ( Cerrio Murano) mais à 50 km de là près de la localité d’Espejo (sud de l’Espagne). Ce n’était donc qu’une simulation.*
Puis j’ai découvert sur le même sujet la nouvelle intitulée « La balle perdue » de Joseph Kessel. Il y raconte l’histoire un peu candide d’Alejandro, le jeune anarchiste de Barcelone qui finit par se faire tuer par la Légion Espagnole lors de l’insurrection Catalane de 1934. Juste avant de mourir, il aperçoit sur un balcon la jeune femme dont il était tombé éperdument amoureux, une jeune anglaise, qui contemple la scène des combats distraitement, un verre à la main, indifférente. Il ajuste son fusil et l’abat. Le lendemain les journaux titrent : « Une jeune anglaise trouve la mort pendant l’insurrection, atteinte d’une balle perdue ». Cette version de Kessel m’intéresse car elle semble accréditer la thèse que la « balle perdue » n’est pas perdue pour tout le monde. En l’occurrence, Alejandro s’en sert pour se venger de la désaffection des nations européennes face à la désespérance des républicains espagnols. Il meurt mais il entraîne avec lui une jeune anglaise « innocente ». Ce sont ici les témoins (les journalistes) qui font intervenir la fatalité qui découle des « dégâts collatéraux ». Les anglais parlent de « stray bullet », de balle errante, égarée, parasite. Comme si la balle avait conquis une certaine autonomie et qu’elle se choisissait une nouvelle cible avec pour seule but celui de l’atteindre. Malheur à celui qui se trouve sur sa trajectoire… La balle perdue, cet objet matériel incontrôlé devient alors l’arme de la fatalité si la victime est amie, ou de la providence s’il s’agit d’un ennemi. En tous les cas, il apparaît contradictoire qu’une balle qui ne vous soit pas destinée devienne l’outil même de votre propre destinée, et surtout de cette « prestigieuse » destinée du moment, de vaincre ou de mourir (ou plus exactement de tuer ou d’être tué) qui prévalaient dans le discours des états-majors de l’armée pendant la grande guerre. Le hasard de survivre comme blessé, ou comme prisonnier n’étant finalement que le résultat d’une balle «ratée » ; celle qui finalement ne vous valait aucun honneur, juste une petite pension d’invalidité… Lors de la première guerre mondiale, les prisonniers sont méprisés et déconsidérés, soupçonnés à leur retour, de s’être rendus un peu trop rapidement à l’ennemi surtout s’ils n’ont pas tenté de s’évader. Les blessés n’intéressent les militaires que s’ils sont susceptibles d’être aptes le plus rapidement possible à retourner au combat. C’est à ce moment que les automutilations qui interdisent le maniement des armes sont passibles du poteau d’exécution. Pas de quartier pour les lâches.
Mais, pour l'oncle Marcel, de quelle balle s’agissait-il au juste : était-ce une balle qui provenait d’un tireur embusqué (sniper) ou une balle de Shrapnel ?