Aller au contenu

Page 16 - Filles et fils de 14

Filles et fils de 14
Maudite soit la guerre
Your Name

Page 16

Balle perdue
Sauter le menu
BALLE PERDUE
Récit d'Archibald H.
 
Préambule
 
« … Ce doit être dans les années soixante. Nous sommes en été sur les  bords de la Manche, dans une station balnéaire face aux îles  anglo-normandes. Il est 19h et la lumière du soleil déclinant se fait  rasante. Au milieu  de quelques villas des années trente se trouve un  terrain de boules. Un groupe de boulistes se tient le long de la piste   de terre tassée. Ils discutent en faisant des gestes. La partie semble  interrompue. Il ne s’agit pas de pétanques marseillaises, mais de boules  plus grosses, plus lourdes. Ici on joue à la lyonnaise. Plus loin on  distingue deux joueurs accroupis qui fouillent l’herbe et les taillis.  Ils ont perdu une boule. Le tireur c’est mon grand-père Ferdinand, moi  je suis son pointeur. Il me choisit toujours à cause de la « bonne visée  de mon œil gauche ». Je suis gaucher. Lui, comme tireur,  il est très  fort, il a fait la guerre de 14.  C’est lui tout à l'heure qui  a fait  un carreau terrible, en prenant son élan …  et la boule chassée est  partie dans les buissons. Il fait trop sombre maintenant pour la  trouver. Ma mère nous appelle à table. La partie est finie…  « On la  retrouvera demain.  », me dit  grand-père… pour me consoler.  A regret,  il rajuste son béret d’un geste coquet sur son crâne chauve et non sans  jeter un dernier regard sur les fourrés, il referme soigneusement la  barrière du terrain de boules après que tous se soient éloignés.  J’ai huit ans et je suis alors aussi triste  que mon père lorsqu’il  parle de son oncle qui a été tué juste avant sa naissance, en 1915,  pendant l’assaut de  la ferme de Souain, fauché par une balle perdue.  C’est d’ailleurs pour cela qu’on a baptisé mon père Marcel, du nom du  frère de sa mère, mort au champ d’honneur. Je suis triste parce que la  partie est finie est qu’on était sur le point de la gagner. Dans la  cuisine, ça sent bon, c’est mon autre grand-mère, Doudou, qui a  cuisiné  le poisson de la marée du jour.  C’est elle,  la sœur de l’oncle  Marcel. »
La balle perdue
 
« Il était à la liaison du bataillon couché à ce moment avec ses  autres camarades, en arrière d’une crête lorsqu’une balle perdue l’a  atteint… » C’est ainsi que le capitaine Mok informe le Lieutenant  Colonel Paul Letellier, commandant du 155ème RI,  des conditions de  décès du sergent-fourrier Marcel Letellier.
 
Pendant longtemps, je me suis souvent représenté la mort par « balle  perdue »  avec cette fameuse photo  de Capa prise le 5 septembre 1936 à  Cerrio Murano, pendant la guerre d’Espagne. Mais j’ai appris récemment  que, s’il est sûr  que Federico Borrell Garcia est bien l’homme  photographié par Capa, et qu’il a bien été tué le 5 septembre 1936, il  est  à peu près certain que le lieu représenté n’est pas celui annoncé (  Cerrio Murano) mais à 50 km  de là  près de la localité d’Espejo (sud  de l’Espagne). Ce n’était donc qu’une simulation.*
 
Puis j’ai découvert  sur le même sujet  la nouvelle intitulée « La  balle perdue »  de Joseph Kessel. Il y   raconte  l’histoire un peu  candide d’Alejandro, le jeune anarchiste de Barcelone qui  finit par se  faire tuer par la Légion Espagnole lors de l’insurrection Catalane de  1934. Juste avant  de mourir, il aperçoit sur un balcon la jeune femme  dont il était tombé éperdument amoureux, une jeune anglaise, qui  contemple la scène des combats  distraitement, un verre à la main,  indifférente. Il ajuste son fusil et l’abat. Le lendemain les journaux  titrent : « Une jeune anglaise trouve la mort  pendant l’insurrection,  atteinte d’une balle perdue ».  Cette version de Kessel m’intéresse car elle semble accréditer la thèse  que la « balle perdue » n’est pas perdue pour tout le monde. En  l’occurrence, Alejandro s’en sert pour se venger de la désaffection des  nations européennes  face à la désespérance des républicains espagnols.  Il meurt mais il entraîne avec lui une jeune anglaise « innocente ». Ce  sont ici les témoins (les journalistes) qui font intervenir la  fatalité  qui découle des « dégâts collatéraux ». Les anglais parlent de « stray  bullet », de balle errante, égarée, parasite. Comme si la balle avait conquis une certaine autonomie et qu’elle se choisissait une nouvelle  cible avec pour seule but celui de l’atteindre. Malheur à celui qui se  trouve sur sa trajectoire… La balle perdue, cet objet matériel incontrôlé devient alors l’arme de  la fatalité si la victime est amie, ou de  la  providence s’il s’agit  d’un ennemi. En tous les cas, il apparaît contradictoire qu’une balle  qui ne vous soit pas destinée devienne  l’outil même de votre propre destinée,  et surtout de cette « prestigieuse » destinée du moment,  de  vaincre ou de mourir (ou plus exactement de tuer ou d’être tué) qui  prévalaient  dans le discours des états-majors de l’armée pendant la  grande guerre. Le hasard de survivre comme blessé, ou comme prisonnier  n’étant finalement que le résultat d’une balle «ratée » ; celle  qui  finalement ne vous valait aucun honneur, juste une petite pension  d’invalidité… Lors de la première guerre mondiale, les prisonniers sont  méprisés et déconsidérés, soupçonnés à leur retour, de s’être rendus un  peu trop rapidement à l’ennemi surtout s’ils n’ont pas tenté de  s’évader. Les blessés n’intéressent les militaires que s’ils sont  susceptibles d’être aptes le plus rapidement possible à retourner au  combat. C’est à ce moment que les automutilations qui interdisent le  maniement des armes sont passibles du poteau d’exécution. Pas de  quartier pour les lâches.
 
Mais, pour l'oncle Marcel,  de quelle  balle s’agissait-il au juste :  était-ce  une balle qui provenait d’un tireur embusqué (sniper) ou une   balle de Shrapnel ?
Retourner au contenu