"Nous voyons là-bas le commencement du jour, mais je crois que nous n'en verrons jamais la fin...De ceux qui meurent dans une bataille, il y en est bien peu, je le crains, qui meurent bien ..."
Shakespeare, Henri V, IV, I
RECHERCHE DU PERE
… « C’est ici », dit le gardien. Ils étaient arrivés devant un carré entourés de petites bornes de pierre grise réunies par une grosse chaîne peinte en noir. Les pierres, nombreuses étaient toutes semblables, de simples rectangles gravés, placés à intervalles réguliers, par rangées successives. Toutes étaient ornées d’un petit bouquet de fleurs fraîches. « C’est le Souvenir Français qui se charge de l’entretien depuis quarante ans. Tenez, il est là. » Il montrait une pierre de la première rangée. Jacques Cormery s’arrêta à quelque distance de la pierre. « Je vous laisse », dit le gardien. Cormery s’approcha de la pierre et la regarda distraitement. Oui, c’était bien son nom. Il leva les yeux. Dans le ciel pâle, des petits nuages blancs et gris passaient lentement, et du ciel tombait tour à tour une lumière légère puis obscurcie. Autour de lui, dans le vaste champ des morts, le silence régnait. Une rumeur sourde venait seule de la ville par-dessus les hauts murs. Parfois, une silhouette noire passait entre les tombes lointaines. Jacques Cormery, le regard levé vers la lente navigation des nuages dans le ciel, tentait de saisir derrière l’odeur des fleurs mouillées la senteur salée qui venait en ce moment de la mer lointaine et immobile quand le tintement d’un seau contre le marbre d’une tombe le tira de sa rêverie. C’est à ce moment qu’il lut sur la tombe la date de naissance de son père, dont il découvrit à cette occasion qu’il l’ignorait. Puis il lut les deux dates, « 1885-1914 » et fit un calcul machinal : vingt-neuf ans. Soudain une idée le frappa qui l’ébranla jusque dans son corps. Il avait quarante ans. L’homme enterré sous cette dalle, et qui avait été son père, était plus jeune que lui…
Albert Camus – Le premier homme- Gallimard p 29
à Jules .. le petit citoyen